Un bref rappel sur cette terrible maladie
Elle est déclenchée par 3 virus : le virus polio 1, le virus polio 2 et le virus polio 3. Ils ne peuvent infecter que l’être humain. Ce sont des entérovirus qui contaminent notre organisme essentiellement aujourd’hui par voie oro-fécale (par les mains sales et l’ingestion d’eau contaminée par les virus). Le virus gagne alors rapidement l’intestin où il va se multiplier. Dans la majeure partie des cas, l’infection s’arrête à ce stade. Le sujet est alors un porteur sain du virus qu’il élimine pendant 3 à 6 semaines dans ses selles. Il est donc contagieux durant cette période.
Dans 20 à 30% des cas, le virus franchit la barrière intestinale et passe dans le sang où il se multiplie. Le sujet infecté présente alors un syndrome grippal qui peut passer inaperçu alors qu’il est susceptible de transmettre la maladie. Parfois, le virus franchit la barrière méningée. On a alors un tableau de méningite virale, certes plus spectaculaire mais qui guérit spontanément dans la majeure partie des cas et qui peut passer plus ou moins inaperçu dans un pays peu développé.
Ce n’est qu’une fois sur 200 à 500 que le virus à partir de l’espace méningé va migrer le long des trajets nerveux et aller détruire les neurones de la corne antérieure de la moelle épinière, les structures nerveuses qui commandent les muscles
En découle un tableau de paralysie flasque aigüe qui caractérise la poliomyélite aigüe. Les muscles commandés par les neurones touchés perdent toute force musculaire, tout tonus. La sensibilité est conservée. Le plus souvent, ce sont les muscles des membres inférieurs qui sont touchés, entrainant des paralysies et des séquelles définitives. Mais tous les muscles sont susceptibles d’être atteints et le pronostic vital est engagé quand ce sont les muscles respiratoires ou de la déglutition qui sont ciblés.10% des paralysies flasques aigües liées à la polio évoluent vers le décès.
Les paralysies flasques aigües touchent dans la très grande majorité des cas les enfants jusqu’à l’âge de 5 à 6 ans, les adultes étant rarement atteints. Pour un sujet paralysé, il y a 200 à 500 sujets infectés et contagieux alors qu’ils n’ont aucun signe.
Seule parade : les vaccins
La seule possibilité d’agir est la prévention, c’est-à-dire la vaccination. Et ça marche : avec la généralisation de cette vaccination dans les pays développés, la maladie a disparu dans la majorité de ces pays dès 1980.
En 1953, Jonas SALK met au point un vaccin injectable. Il s’agit d’un vaccin inactivé ou tué. On injecte par voie intramusculaire des particules inertes des 3 virus polio qui vont entraîner l’apparition au niveau sanguin d’anticorps neutralisants qui sont ensuite capables de détruire les virus à leur contact dans le sang. Ce vaccin prévient donc la survenue de paralysies mais il n’agit pas contre le développement du virus au niveau intestinal et n’empêche pas la transmission de la maladie.
Au début des années 60, Albert SABIN met au point un vaccin vivant atténué administrable par voie buccale. On fait ingérer au sujet qu’on vaccine 2 gouttes d’un liquide contenant les 3 virus polio vivants mais ayant perdu leur pouvoir de nuisance. Ces virus vaccinaux colonisent l’intestin et entraînent localement une production d’anticorps capables ensuite de détruire les véritables virus polio.
350.000 cas annuels
En 1985, alors que 350.000 enfants sont touchés dans 125 pays en voie de développement par la polio, Albert Sabin déclare à la convention internationale du Rotary : « En vaccinant tous les enfants des pays encore touchés par la polio avec mon vaccin buccal, nous parviendrons à éradiquer cette maladie en l’an 2000 »
Il s’appuie alors sur 2 arguments :
- Les virus polio sont des virus à réservoir humain exclusif et ne peuvent infecter aucun autre être vivant. En 1979, un autre virus à réservoir humain exclusif, le virus de la variole avait été éradiqué par une campagne mondiale de vaccination.
- Au début des années 1980, est survenue en Amérique Latine une importante épidémie de polio rapidement jugulée par l’utilisation du vaccin polio buccal SABIN.

Albert SABIN met alors au défi le Rotary International, qui s’est déjà impliqué dans plusieurs campagnes de vaccination contre la polio dès 1979, de financer l’opération. Le Rotary décide de relever le défi mais il faut que l’opération soit chapeautée par l’OMS, qui hésite. Une partie de la communauté scientifique pense qu’il y a d’autres priorités. Les rotariens ont alors l’idée d’inventer le concept PolioPlus.
La campagne de vaccination va apporter 5 « plus », qui profitent des campagnes de vaccination pour :
- faire la promotion d’autres vaccins et de les associer : rougeole, diphtérie, tétanos, tuberculose.
- implanter des structures de stockage frigorifique des vaccins dans des pays qui en sont dépourvus.
- former du personnel sanitaire très déficitaire dans beaucoup de pays.
- implanter des laboratoires de biologie nécessaires à la surveillance de l’épidémie.
- distribuer des vitamines D et A. Cette dernière est absente de l’alimentation des enfants dans beaucoup de pays d’Afrique alors qu’elle est indispensable au développement normal de la rétine. Ce sont des centaines de milliers d’enfants qui sont ainsi atteints de cécité. Par cette action, nous sommes en train de faire disparaitre ce fléau.
En 1988, est lancée l’Initiative Mondiale d’Eradication de la Polio, l’OMS s’étant finalement rangée à l’avis du Rotary International.
Tout ceci démontre que :
- Sans le Rotary International, il n’y aurait jamais eu d’IMEP.
- PolioPlus est une entreprise humanitaire qui dépasse très largement une simple campagne de vaccination.
Les modalités de vaccination
Le programme de vaccination doit impérativement comporter 3 volets :
- Vaccination de routine :
II faut atteindre et maintenir une couverture vaccinale élevée des nourrissons, soit 3 doses de vaccin à l’âge de 6 semaines, 10 semaines et 14 semaines. Dans certains pays, 1 ou 2 doses supplémentaires sont nécessaires. - Vaccination de rappel :
Les journées nationales de vaccination. Ce sont 2 campagnes de vaccination de courte durée (1 à 3 jours) espacées de 4 à 6 semaines au niveau national et à réaliser chaque année. On délivre ainsi 2 doses de rappel chaque année à chaque enfant entre 1 et 6 ans quel que soit son statut vaccinal antérieur. - Vaccination de rattrapage :
Il s’agit d’une vaccination porte à porte le plus souvent par du personnel volontaire et féminin. Sont ainsi vaccinés tous les enfants jusqu’à 6 ans qui n’ont pu être touchés en raison de la situation géographique ou de conditions religieuses ou politiques favorisant un refus de la vaccination ou encore en raison de la persistance de cas dans une région.

Le pourcentage de population vaccinée doit atteindre 90% pour interrompre la circulation du virus. Mais ce qui favorise le plus la propagation du virus, ce sont les poches de population non vaccinées, certaines régions touchées par la guerre, sous la coupe de mouvements terroristes ou certaines communautés religieuses antivax. Ce type de situation se retrouve aujourd’hui au Nigeria, au Yemen, autour du lac Tchad, en Afghanistan et au Pakistan. On parle alors de régions où les enfants en sont à zéro dose de vaccin. Ce type de situation est en recul aujourd’hui et notre but est de les faire disparaître.
CE N’EST QU’EN APPLIQUANT PLEINEMENT CE PROGRAMME DE VACCINATION QU’ON PEUT ESPÉRER ÉRADIQUER LA POLIO DANS UN PAYS.
Les avantages du vaccin buccal
- Il est facile à fabriquer et il est le seul utilisable à l’échelle planétaire, les chaînes de production du vaccin injectable étant beaucoup plus longues et complexes.
- Il interrompt la transmission du virus et est adapté à un pays endémique.
- Il vaccine passivement l’entourage du sujet vacciné.
- Il ne nécessite pas un personnel spécialisé.
- Il est beaucoup moins onéreux que le vaccin injectable.
…et les inconvénients
- Thermolabile, il doit être stocké congelé. Une fois décongelé, à condition d’être conservé entre +2 et +8°, il peut être utilisé pendant 6 mois. Chaque dose de vaccin possède une pastille thermomètre qui permet de vérifier que la chaîne du froid a été respectée.
- En cas d’accélération du transit intestinal du sujet vacciné, il nécessite des doses supplémentaires.
- Les polios liées à un virus dérivé d’une souche vaccinale.
Les cas d’origine vaccinale
Le phénomène est apparu pour la première fois à Haïti en 2000. Lorsque les virus vaccinaux sont éliminés dans les selles du sujet vacciné, ils peuvent survivre dans les eaux usées parfois longtemps. Au contact d’autres virus, ils peuvent subir des modifications génétiques susceptibles de leur faire récupérer leur pouvoir de nuisance.
Que se passe-t-il alors ? Si le virus vaccinal ayant subi une telle mutation est ingéré par une personne vaccinée, il ne se passe rien puisque les anticorps induits par le vaccin neutralisent le virus. Si au contraire, la personne n’est pas vaccinée, 1 fois sur 200 à 1 fois sur 500, elle va développer une polio liée à un virus dérivé d’une souche vaccinale, à différencier d’une polio liée à un virus sauvage, c’est-à-dire liée à l’un des 3 virus polio 1, 2 ou 3.
IL N’Y A AUJOURD’HUI DES POLIOS D’ORIGINE VACCINALE QUE PARCE QUE DES ENFANTS ÉCHAPPENT A LA VACCINATION.
Les conditions de certification
Quatre conditions sont requises pour qu’un pays soit certifié « polio-free » par l’OMS :
- Aucun cas de polio autochtone depuis 3 ans.
- Maintien d’une couverture vaccinale satisfaisante.
- Maintien d’un niveau de surveillance clinique et biologique satisfaisant.
- Existence d’un plan d’urgence en cas de survenue d’un cas importé.
La surveillance de l’épidémie
Toute paralysie flasque chez un enfant de moins de 15 ans et chez certains adultes est systématiquement confiée à un médecin référent qui confirme le diagnostic de paralysie flasque et réalise les 2 prélèvements de selles à la recherche des virus polio.
Les 2 prélèvements sont transmis à l’un des 146 laboratoires régionaux répartis dans le monde. Tous disposent des dernières techniques de biologie moléculaire. La technique de PCR permet de réduire le temps d’identification du virus polio.
On procède systématiquement à un séquençage du génome viral qui va permettre d’identifier parfaitement le virus : soit un virus polio sauvage 1, 2 ou 3, soit un virus dérivé d’une souche vaccinale. On va pouvoir également déterminer la provenance du virus, autochtone ou importé.
Les 146 laboratoires régionaux subissent régulièrement un contrôle de qualité de la part d’un des 5 laboratoires dits mondiaux.
Les résultats sont centralisés chaque semaine par les CDC américains qui publient un bulletin hebdomadaire notifiant les nouveaux cas. Il y a donc un retour rapide de l’information localement permettant de prendre en urgence les mesures appropriées.
Les prélévements environnementaux permettent de dépister les porteurs sains et la circulation des virus polio. Ils sont réalisés au niveau des égouts dans tous les pays. Les points de prélèvements sont beaucoup plus nombreux dans les pays touchés par l’épidémie, en particulier au Pakistan et en Afghanistan.
5 nouvelles armes pour atteindre l’éradication
1/ Le vaccin nOPV2 est utilisé depuis 3 ans dans tous les pays touchés par les polios liées à la souche vaccinale 2. Il s’agit d’un vaccin buccal contenant du virus polio 2 ayant perdu son pouvoir de nuisance mais beaucoup plus stable génétiquement que l’ancien vaccin. Il est donc beaucoup moins susceptible de subir des mutations lui conférant un pouvoir de nuisance. Son utilisation a permis de faire diminuer notablement le nombre des polios d’origine vaccinale (310 en 2024). Le même type de vaccin est en cours de mise au point pour les souches polio buccales 1 et 3.
2/ Le vaccin injectable fractionné VPIf permet avec 1/5 de la dose du vaccin injectable usuel d’obtenir une production d’anticorps satisfaisante. Au départ, il devait être injecté par voie intradermique.
Maintenant, il peut être utilisé par la voie intramusculaire, beaucoup plus facile.
3/ Dans certains pays d’Afrique, des campagnes de vaccination contre la rougeole et la rubéole ont été réalisées avec succès par le procédé MNP. Il s’agit de patchs à micro-aiguilles facile d’utilisation.
4/ Le vaccin VLP sera probablement le progrès le plus important en matière de vaccin injectable. Ce type de vaccin vient d’être mis au point aux USA pour prévenir le chikungunya en remplacement du vaccin précédent qui avait des effets secondaires importants. Les chercheurs de l’université de LEEDS sont en train de mettre au point le même type de vaccin pour la polio. Il s’agit de particules inertes qui reproduisent la structure de l’enveloppe du virus et sont capables d’induire la production d’anticorps neutralisants. Le fait que le vaccin est fait de particules inertes simplifie le procédé de fabrication et raccourcit le temps de production. Ce vaccin pourra être produit pour l’ensemble de la population de la planète et sera beaucoup moins onéreux. Il sera le relais idéal au vaccin polio buccal.
5/ La multiplication des prélèvements environnementaux permet maintenant de dépister rapidement la circulation des virus polio et de déclencher une campagne de rappel rapide pour limiter au maximum la survenue de cas.
de réduction du nombre de cas
de cas évités depuis 1988
variant restant à éradiquer
pays encore touchés
Pourquoi il ne faut pas baisser les bras
- Nous allons faire disparaître une maladie potentiellement mortelle et qui a gravement handicapé des générations d’êtres humains depuis des millénaires.
- On évite le retour à la situation de 1988, ce qui ne manquera pas de se produire en cas d’arrêt du programme, en moins de 10 ans d’après plusieurs études.
- On réalise une économie substantielle puisque la campagne de vaccination est beaucoup moins onéreuse que la prise en charge de tous les enfants qui seraient touchés en cas d’arrêt du programme.
- Le sacrifice de nombreux vaccinateurs n’aura pas été vain.
- Nous aurons joué un rôle primordial dans le succès d’une des plus belles entreprises humanitaires de notre époque.












